La place des gens du voyage dans l'éducation

“Elle pensait que les livres sont nécessaires comme le gîte et le couvert”.

Si dans son roman Grâce et dénuement publié en 1997 l’auteure Alice Ferney raconte la rencontre entre une bibliothécaire et une famille de Gitans dans un cadre parfaitement fictif, les thèmes abordés tels que l’inclusion sociale, les traditions culturelles et, au cœur de l’histoire, l’éducation des enfants gitans, n’en sont pas moins réels. 

En effet, Gitans, Gypsies, Tziganes ou Roms sont autant de termes désignant les Gens du voyage, selon qu’ils se sont établis dans la péninsule ibérique, en Europe de l’Est ou encore en Russie. Or comme leur nom l’indique, les Gens du voyage sont une population de tradition itinérante. Historiquement originaire du subcontinent indien, ils sont une centaine de millions dans le monde, dont environ 15 millions en Europe. Ces chiffres restent cependant approximatifs puisque beaucoup ne se déclarent pas comme tels et qu’il est difficile de les recenser. Traditionnellement, il n’y a d’ailleurs aucune revendication étatique ni de langue officielle de la part de cette minorité. Dès lors, ils n’ont pour législation que leur tradition culturelle. 

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Or petit à petit les Gens du voyage se sont sédentarisés, pour différentes raisons. Aujourd’hui, le Conseil de l’Europe compte seulement 15% des personnes répondant à la catégorie administrative des “Gens du voyage” qui sont encore itinérants. En Roumanie par exemple, la fermeture des frontières d’Europe de l’Est au vingtième siècle a entraîné la sédentarisation des Gens du voyage qui s’y trouvaient. En revanche, ils désirent garder leur mode de vie propre, et donc leur absence de cadre légal tel que le conçoivent les pays d’accueil, souvent occidentaux. Une tension apparaît alors entre préservation des traditions culturelles et mise à l’écart par le pays d’accueil, souvent discriminatoire. On la retrouve notamment au sujet de la scolarisation des enfants. N’existant pas de schéma de vie unique, la répartition des enfants scolarisés est assez aléatoire. Le Centre social ressources des Gens du voyage de Strasbourg compte par exemple 32% des “Enfant de familles itinérantes et de voyageurs” (EFIV) inscrits en maternelle, 82% en primaire et 19% au collège en 2021. 

Des traditions propres entraînant une perception particulière de l’éducation

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Aire d'accueil pour les gens du voyages à Albères

La loi française Besson sur le droit au logement du 5 janvier 2000 stipule que toutes les communes de plus de 5 000 habitants doivent disposer d’une aire d’accueil pour les Gens du voyage. Ceux-ci stationnent sur ces aires en périphérie des villes. Cet éloignement de la ville entraîne par conséquent un éloignement des établissements scolaires. Outre l'aspect géographique, l’aspect temporel est aussi un problème : le découpage de l’année scolaire de septembre à juin est souvent incompatible avec le rythme du voyage d’aire en aire, de région en région. En France par exemple, ces populations itinérantes participent généralement aux récoltes fruitières saisonnières en remontant depuis le Sud, et en septembre, c’est la période des vendanges. Ainsi, si des politiques scolaires commencent à se mettre en place pour les EFIVs, l’enseignement est souvent décousu et donc on observe un manque de bases solides. Dans son livre Où sont les “gens du voyage”, William Acker témoigne de sa propre expérience gitane.

 

Il explique que ce manque de connaissances scolaires est d’autant plus notoire pour les enfants dont les parents ne savent pas eux-mêmes lire et écrire, puisqu’ils ne peuvent pas assurer de suivi de la scolarité entre les différents lieux de stationnement. Il raconte que seul son père maîtrisait des bases de lecture et de mathématiques. Ce dernier s’étant séparé de sa mère alors qu’il avait 10 ans et son frère 6, W. Acker en savait assez pour continuer à apprendre seul, tandis que son frère est aujourd'hui un quasi-analphabète de 25 ans. 

Par ailleurs, les Gens du voyage craignent souvent l’insécurité, des discriminations, de l’acculturation forcée, ou encore des enlèvements par les populations d’accueil, qui rejettent elles-mêmes la minorité. Cela affecte l’envie de mettre les enfants à l’école. Chez les Roms, les “gadje” désignent les personnes non-roms comme une menace pour leur culture. La question des fréquentations dans les établissements scolaires se pose alors, par exemple avec la crainte que les filles perdent leur virginité, en raison de la différence de mœurs sexuels dans ce cas.  

Une intégration difficile au sein des populations d’accueil qui limite l’accès à l’éducation 

Bien que les Roms aient été reconnus officiellement comme une minorité par l’Union européenne (UE) en 1993 et donc disposent de droits propres à ce statut, quel que soit le pays, leur intégration au sein des populations sédentaires est très compliquée. Ils font face à de nombreux préjugés menant à de la discrimination. Notre conception du territoire et de l’espace ainsi que les processus de construction et de maintien de l’identité justifient l’exclusion des Roms, itinérants, qui n’ont ni foyer ni racines fixes. Étant le seul peuple sans territoire, ils ne sont considérés nulle part comme des membres de la société et sont donc exclus de la vie publique, considérés comme une communauté problématique. Souvent très pauvres, ils héritent de l’image traditionnelle du “voleur de poule” et une méfiance s’installe chez les populations des pays d’accueil, par méconnaissance. Dans les bidonvilles par exemple, ils sont systématiquement rendus responsables des tensions avec les autres populations qui s’y trouvent. 

Le taux de scolarisation est relativement faible. Dans certaines communes, la part d'enfants roms vivant dans des bidonvilles qui sont scolarisés ne dépasse pas 50% car la scolarisation est refusée sous prétexte qu’il manque des documents non nécessaires ou qu’il n’y a pas de justificatif de domicile. Beaucoup de maires sont aussi hostiles à l'idée de leur permettre d'aller à l'école car ils se disent que les familles resteront dans la commune et que l'électorat le leur fera payer aux élections suivantes. Si certaines instances nationales, et surtout européennes, notamment le Conseil de l'Europe, œuvrent pour des politiques de scolarisation des EFIVs, en pratique, ceux-ci restent souvent à la merci du bon vouloir des responsables locaux.

 

Par exemple, en Hongrie, une loi autorise le choix de l’établissement pour les familles mais les établissements sont en droit de refuser les enfants de Roms, qui sont alors obligés de prendre ce qu’il reste. L’école publique regroupe dès lors 97% des enfants roms, et acquiert pour cela une réputation d’“école poubelle”. Selon une enquête récente menée dans onze États membres de l'UE par l'Agence des droits fondamentaux de l'UE, plus de 90% des enfants Roms sont menacés de pauvreté ; 41% des enfants roms vivent dans un ménage où au moins une personne du ménage se couche le ventre vide au moins une fois par mois ; 80% des familles roms et leurs enfants vivent avec un revenu inférieur au seuil de risque de pauvreté national respectif ; et 50% des enfants roms sont exposés à un risque nutritionnel, souffrent de malnutrition sous-jacente et présentent un retard de croissance et une croissance insuffisante.

 

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Pour William Acker, toujours dans Où sont les “gens du voyage”, le numérique devrait faciliter et même permettre la scolarisation de ces enfants, mais cela ne peut se faire sans passer par la connaissance et la reconnaissance de la minorité rom qui souffre encore des vestiges de l’antitsiganisme historique.   

À l’heure du numérique, l’émergence de politiques scolaires ? 

Un sommet rom est organisé tous les deux ans par le Parlement européen pour discuter des évolutions en matière de santé et d’éducation. Si des associations comme les Francas[1] mettent en place des dispositifs mobiles d’éducation, tels que des bâtiments modulables sur les aires de stationnement, comme sur l’aire de la rue de Dunkerque à Strasbourg ; ou encore des “camions-écoles” sur les routes de Franche-Comté, le suivi pédagogique demeure presque aussi faible que dans les écoles des villes. W. Acker témoigne : “Beaucoup d’enseignants préféraient par exemple me mettre au fond de la classe avec des coloriages, décision justifiée soit par le manque de temps, soit par le manque de moyens.” 

Or, aujourd’hui, le numérique remet en cause cette excuse du manque de moyens. Les pouvoirs publics semblent envisager plusieurs politiques pour généraliser l’éducation des EFIVs. Des enseignants peuvent être formés via les programmes Eduscol directement dirigés par le ministère. Des dispositifs comme celui du Centre national d'enseignement à distance (CNED) semblent être de nouvelles opportunités pour ces enfants, seulement il implique pour les parents d’être en capacité de suivre leur scolarité. Le problème reste donc la mise en pratique des politiques scolaires, en termes de moyens matériels et immatériels à pourvoir aux Gens du voyage. La tâche ne se présente donc pas si simple. 

Le nerf du combat pour l’éducation des enfants gitans reste par-dessus tout, la création d’une relation de confiance avec leurs parents, qui craignent une assimilation forcée à la culture occidentale, par la sédentarisation plutôt que l’inclusion. Beaucoup se désintéressent aussi simplement de la question éducative car ils ont d’autres priorités. Il faut alors leur montrer l’intérêt de l’éducation pour leurs enfants, toujours dans le respect de leur propre culture. Certains enfin, restent plusieurs années sur les aires de stationnement, quand ils ne sont pas chassés, dans l'espoir d’une ascension sociale par l’éducation pour leurs enfants. 

Constance Maulet 

Amélie Deltenre 

 

 

[1]   http://www.francas.asso.fr : association complémentaire de l'école, reconnue d'utilité publique et agréée par les ministères de l’Éducation nationale,de l'enseignement supérieur et de la recherche, de celui des Affaires sociales, de la Santé et des droits des femmes, ainsi que de celui de la Ville, de la Jeunesse et des sports.