Pourquoi faut-il créer des politiques en faveur de l’égalité des chances ?

« Les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit »

Si cette phrase tirée de l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est très connue, sa mise en pratique pose beaucoup de questions. Le fait de naître libres et égaux en droit assurerait, en théorie, à chaque individu les mêmes chances de réussite, indépendamment de la classe sociale de ses parents, de son genre ou son origine.

Pour citer le philosophe André Comte-Sponville :

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« L’égalité des chances, c’est le droit de ne pas dépendre exclusivement de la chance, ni de la malchance. C’est le droit égal, pour chacun, de faire ses preuves, d’exploiter ses talents, de surmonter, au moins partiellement, ses faiblesses. C’est le droit de réussir, autant qu’on le peut et qu’on le mérite. C’est le droit de ne pas rester prisonnier de son origine, de son milieu, de son statut. C’est l’égalité, mais actuelle, face à l’avenir.  » (1)

André Comte-Sponville

Ainsi, un enfant de cadres devrait avoir une chance égale de devenir cadre ou de devenir ouvrier et un enfant d’ouvrier devrait avoir une chance égale de devenir cadre ou lui-même ouvrier. Or il apparait que ce n’est pas le cas puisque 70% des enfants de cadres deviennent cadres et 70% des enfants d’ouvriers deviennent ouvriers (2).

 

Il semble donc exister des facteurs familiaux qui influent sur la réussite des individus. Pour préserver une forme d’égalité, il faut donc lutter contre l’influence de ces facteurs via des politiques d’égalité des chances. Cependant, pour lutter contre un problème, encore faut-il le connaître, en connaître les causes et les comprendre. Il faut donc chercher quels sont les facteurs qui vont influer sur les chances de réussite des individus.

Aujourd’hui, la réussite d’un individu se joue principalement durant ses études, ce sont elles, en fonction du niveau et du type d’études qui détermineront son futur emploi (et ainsi son futur revenu). L’école est donc le lieu par excellence où est censé se manifester l’égalité des chances et la méritocratie, comme semblent en témoigner certains parcours exceptionnels.

 

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On pourrait croire que le système scolaire, qui récompense le travail, l’attention en cours et qui prodigue à chacun les mêmes enseignements via des programmes nationaux est une manière d’offrir à chacun les mêmes chances de réussite.

Si ce mythe de l’école méritocratique, instauré par la IIIème République, est resté longtemps présent en France, il a été remis en cause dans les années 1970 par deux sociologues français Pierre Bourdieu et Jean Claude Passeron, notamment avec les ouvrages Les Héritiers en 1964 et La Reproduction en 1970.

 

Selon eux, l’école participe à la perpétuation des inégalités et si l’on regarde des chiffres, ils semblent avoir raison. En effet, la proportion d’enfants de cadres atteignant le niveau Bac +5 était de 40% contre à peine 4% pour les enfants d’ouvriers (3). Les enfants de cadres ont donc plus de chances de devenir eux-mêmes cadres, ce qui participe bien à la continuation des inégalités. Il paraît y avoir plusieurs explications à ce phénomène.

Pierre Bourdieu

Il semble d’abord simple d’avancer un argument financier, les enfants issus de parents ayant eux-mêmes faits des études réussiraient mieux, car leurs parents auraient les moyens de financer des professeurs particuliers, des manuels ou des voyages linguistiques afin de faciliter la réussite de leur progéniture. Une fois dans l’enseignement supérieur ces étudiants n’auraient pas besoin de travailler pour financer leurs études ou leur loyer, ils auraient ainsi plus de temps pour étudier. Si l’on regarde la répartition des enfants en fonction du revenu des parents. cette analyse semble se vérifier, à l’exception d’une catégorie : les enfants d’enseignants.

 

En effet, la proportion d’enfants d’enseignants qui étudient dans l’enseignement supérieur est la même que celle des enfants de cadres. Pourtant, les enseignants sont, d’assez loin, moins bien payés que les cadres. L’explication financière ne serait donc pas l’unique facteur. Il faut donc chercher au niveau de l’explication culturelle.

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Jean-Claude Passeron

Bourdieu et Passeron avancent plusieurs raisons pouvant expliquer que les enfants issus des classes sociales ayant les plus hauts diplômes réussissent mieux.

La culture que l’école véhicule et exige au travers des programmes n’est pas « neutre », elle sélectionne certains aspects de la culture et favorise certains éléments, jugés comme légitimes, et au contraire n’utilise pas d’autres éléments culturels. On comprend tout de suite que plus l’élève provient d’un milieu où cette culture ‘légitime’ est présente, plus l’élève aura des facilités. Si sa famille pratique des sorties culturelles (musée, visite de monuments, théâtre…), regarde des programmes TV informatifs ou éducatifs, possède des livres considérés comme classiques, l’enfant aura déjà une introduction à cette culture légitime. Ce phénomène de transmission est appelé par Bourdieu et Passeron le Capital culturel hérité.

 

On remarque que plus un enfant à un capital culturel hérité important et proche de cette culture légitime, plus il a de chances de réussir à l’école. On a donc bien ici une première influence de l’héritage familial sur les résultats. On pourrait se dire alors qu’il suffit que l’élève travaille en classe pour rattraper son retard au niveau des connaissances.

Cependant, l’école a tendance à valoriser des références extérieures aux cours et au contraire à dévaloriser des contenus jugés « trop scolaires », ainsi même en travaillant leurs cours, ces élèves auront toujours une forme de retard sur leurs camarades.

Mais l’école ne sanctionne pas que des connaissances, elle sanctionne également une manière d’être et une manière de parler, ce que les deux sociologues appellent l’éthos, c’est-à-dire l’image d’elle-même que renvoie une personne. Cela peut prendre, par exemple, la forme d’un vocabulaire particulier, d’un accent ou d’une manière d’écrire. Mais ces choses-là sont complexes à acquérir, on n’apprend pas à choisir le bon mot ou à construire de belles phrases, c’est plutôt une question de ressenti, d’intuition. Ce sont des choses qui s’acquièrent par la pratique, grâce à l’imitation des semblables et qui sont donc très difficiles à transmettre. Il est donc beaucoup plus compliqué pour certains élèves de s’approprier cette manière d’être et de parler, qui est pourtant primordiale dans la réussite scolaire, notamment en études supérieures.

 

Ainsi les élèves qui maitrisent ces codes seront beaucoup plus à l’aise dans le milieu scolaire et seront donc plus à même de poursuivre leurs études alors que les élèves ne les maitrisant pas auront tendance à être sanctionnés, et ce même s’ils travaillent, ce qui risque de les éloigner de l’école.

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Le cadre familial est également important parce qu’il entraine un mimétisme, les élèves provenant d’un milieu où la majorité des gens ont fait des études n’ont que peu de difficulté à se projeter comme étudiants. Pour eux faire des études est quelque chose de normal et leur entourage a une bonne connaissance du système scolaire, ce qui permet d’optimiser les choix de filières le long de la scolarité et de savoir quels sont les ‘meilleurs’ diplômes. À l’opposé, dans les milieux où peu de personnes ont fait des études supérieures, l’élève a du mal à se projeter, il peut être perdu au milieu des nombreuses options, de la charge administrative ou se tromper d’orientation.

 

Les sociologues remarquent d’ailleurs que pour une même classe d’âge les enfants de parents aisés ont en moyenne un meilleur niveau de diplôme, parce qu’ils redoublent moins, mais aussi parce qu’ils se réorientent beaucoup moins. Les études, étant donné les couts qu’elles engendrent, sont une prise de risques, d’autant plus si la famille a peu de moyens, il faut que le jeu en vaille la chandelle. Les enfants de cadres, grâce à la connaissance du système scolaire savent comment faire pour rentabiliser ces investissements. Pour les élèves issus de milieux plus ‘populaires’ l’école peut être vue comme une corvée, l’élève est encouragé à trouver au plus vite un métier plutôt que d’aller à l’université (les autres filières étant moins connues), où le taux d’abandon est élevé et les débouchés compliqués à trouver.

Pour conclure, on peut donc dire que si l’école peut permettre des élévations sociales, elle possède quand même une tendance à perpétrer les inégalités, ce n’est pas qu’une question de travail personnel, c’est aussi une question de milieu social. Par les règles uniformes que l’école impose, elle facilite la réussite de certaines catégories et en dessert d’autres, alors que ce sont pourtant ces dernières qui ont le plus besoin d’aide. Pour arriver à cette fameuse « égalité en droit » il faut donc mener des politiques en faveur de l’égalité des chances. Les chiffres nous montrent que ces politiques fonctionnent, si en 1977, 23 % des hommes occupent une position sociale plus élevée que celle de leur père et 7 % une position inférieure, ces taux sont respectivement passés à 30,3% et 9,7% en 1993 (4).

 

On constate bien que ces politiques favorisent la mobilité sociale. Pour reprendre une parole célèbre : « règles du jeu fixées, mais les dés sont pipés », il convient donc de continuer à mener des actions pour rééquilibrer les dés, pour que chacun ait les mêmes chances.

Louis Barbier
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Références :

(1) : L’idée républicaine aujourd’hui, guide républicain, André Comte-Sponville

(2) : Le destin au berceau, Camille Peugny

(3) : Observatoire des inégalités

(4) : France Portrait social 2020, mobilité sociale, INSEE